Chers frères et soeurs
Notre réflexion portera ce matin sur le jugement que nous portons les uns sur les autres.
A vrai dire nous connaissons fort bien ceux qui nous jugent. Disant cela je pense aux juges et tout simplement à nos supérieurs, aussi à nos employeurs qui nous évaluent, ou encore tout simplement aux enseignants et professeurs.
Porter un jugement sur les autres n'est pas une mince affaire ! Le plus souvent il faut être à plusieurs, s'entourer de garanties, placer des garde-fous, et il faut à la fois le bon sens général et la finesse de multiples petites balances. Comment juger le niveau d'un élève ? Entrent en considération le programme, le contexte de la classe, celui de la famille, les éventuels problèmes psychologiques ou corporels. Et puis son propre travail, sa propre capacité à comprendre, à s'organiser, à s'adapter, à progresser. Parlez-en avec les enseignants qui sont présents ce matin ! Il faut un conseil de classe pour comprendre d'avantage et quand nous passons à bien plus grave, à la cour d'assises, il faut un jury populaire pour rester proche de la vie et de tant de réalités. Le risque n'est pas bien grand si, au lieu de 12,5 / 20 vous avez 13 ou seulement 12. Par contre le risque est énorme quand vous risquez l'erreur grave, la décision qui peut faire basculer toute une existence. Pire encore quand, pour des mobiles peu avouables, l'on dénigre ou manipule.
Prudence dans le jugement ! Hier encore, la presse nous apprenait qu'un élu dénoncé pour des abus sexuels était relaxé, innocenté. Là l'erreur n'est pas de l'ordre d'un ½ point, mais c'est la prison ou la vie, et la personne, malgré le jugement en sa faveur, restera salie. On ne se débarrasse pas facilement de casseroles injustes. L'Evangile nous pousse donc vigoureusement à la prudence, à la lenteur et surtout au respect.
Aux yeux de l'Evangile il importe de dire la vérité, mais une vérité qui ouvre toujours un avenir, qui permet une évolution. Dire une vérité, certes, mais laisser la liberté, dire la vérité mais elle ne doit pas être un enfermement. Dire la vérité mais qui soit l'esquisse d'un possible, rendant toujours praticable une évolution. Dire une vérité, faire un bilan, évaluer, juger, ce n'est pas enterrer une personne. C'est sans doute pointer des limites, des lacunes ou des défauts, mais c'est toujours continuer à voir ce que cette personne peut devenir, et dire dans l'approche effectuée de quelle manière elle peut progresser.
36 "Soyez pleins de bonté comme votre Père est plein de bonté.»
37 « Ne portez de jugement contre personne et Dieu ne vous jugera pas non plus ; ne condamnez pas les autres et Dieu ne vous condamnera pas ; pardonnez aux autres et Dieu vous pardonnera...
J'aimerais que l'Eglise soit un lieu d'espérance, un lieu où quiconque entrerait se sente et se sache encouragé, alors même qu'il connaîtrait des échecs. Ce que j'aimerais c'est que nous devenions les champions de l'espoir. A notre contact chacun pourrait comprendre qu'il a un avenir, qu'il va monter ou remonter sa pente. Il faut que la bonté soit perceptible.
… « Un aveugle ne peut pas conduire un autre aveugle, n'est-ce pas ? Sinon, ils tomberont tous les deux dans un trou. 40 Aucun élève n'est supérieur à son maître ; mais tout élève complètement instruit sera comme son maître. 41 Pourquoi regardes-tu le brin de paille qui est dans l'oeil de ton frère, alors que tu ne remarques pas la poutre qui est dans ton oeil ? ...
Jésus taxe d'hypocrite celui qui parle. L'hypocrite est celui qui fait semblant et en effet, nous le savons fort bien, il est très facile de se pencher sur ce qui ne va pas chez les autres. La notion de jugement, que nous méditons ce matin, voudrait une clairvoyance, une équité et nous constatons tous qu'il est très facile de pointer les contradictions, les faiblesses et même les erreurs, les petitesses. Pour être grand il y a deux solutions, grandir effectivement ou rabaisser les autres. Rabaisser les autres est bien plus facile, mais l'enseignement du Christ nous pousse à devenir de plus en plus des enfants de Dieu. Cet enseignement vise à laisser un salut grandir et se développer en nous. Rabaisser les autres c'est en fait être petit, voir en l'autre un frère ou quelqu'un qui nous est supérieur, c'est tout le sens de l'enseignement du Christ.
Oui il faut une dose d'aveuglement pour se croire supérieur aux autres car fondamentalement nous sommes tous de la même pâte humaine. Bien entendu nous sommes différents les uns des autres, mais fondamentalement nous sommes simplement des hommes et des femmes qui tentent de vivre en paix avec nous-mêmes, en paix avec les autres. Et dans cette paix l'Esprit de Dieu nous pousse à utiliser de mieux en mieux notre liberté, notre imagination, à aiguiser notre conscience.
L'approche de Jésus est donc toute différente. Jésus ne se contente pas de faire la morale en affirmant qu'il ne faut pas être plus sévère envers les autres que nous le sommes envers nous-mêmes. Il nous indique un chemin, une libération. Quand Jésus parle il est bien rare qu'il n'annonce pas en même temps une bonne nouvelle. Quelle est la Bonne Nouvelle de ce dimanche ? C'est quand le regard, la parole, l'attitude du frère permet d'avoir un avenir, quand il nous aide à faire le point, à vivre différemment. Jésus va nous dire comment aller plus loin.
Lisant les DNA, notre quotidien, j'apprends qu'un ancien footballeur devient entraîneur de l'équipe de Strasbourg. Je n'y connais pas grand-chose en foot, mais je constate que parmi les décideurs, pour choisir un entraîneur, ils ne choisissent pas au hasard mais bien quelqu'un qui a pratiqué le même sport comme joueur. Quelqu'un qui a connu les défis et les difficultés de l'entraînement. Quelqu'un qui a su gérer la carrière individuelle et le nécessaire esprit d'équipe. Quelqu'un qui a connu l'appât du gain tout comme celui de l'esprit sportif. Pour aider l'équipe des joueurs, les décideurs ont fait appel à quelqu'un qui a suivi le même parcours.
Quand Jésus nous demande de discerner la poutre avant de nous pencher sur la paille se trouvant dans l'oeil de quelqu'un de notre communauté, il me semble entendre quelque chose du même ordre. Il faut avoir connu les problèmes, les avoir vécus, les avoir dépassés, vaincus, c'est à ce moment-là qu'on peut venir en aide. Je me souviens aussi du parcours obligatoire des psychanalystes ; on impose à ces derniers d'avoir eux-mêmes suivi une psychanalyse. Peu importe l'opinion dans laquelle nous tenons les psychanalystes, ce qui compte ce matin c'est que nous retenions que, comme pour les entraîneurs de football, ce sont ceux qui ont fait tout le parcours qui sont à même de vraiment comprendre, de vraiment pouvoir aider. Pour aider quelqu'un d'endeuillé, vivant un échec professionnel, vivant l'arrivée d'un bébé, vivant le recomposition d'une famille, une évolution de sa carrière, un couple qu'on envisage de former ou le travail contre une injustice, etc., il faut en avoir fait l'expérience. Il faut l'avoir vécu, compris, dépassé, afin de savoir aider.
Vous le constatez, nous sommes bien loin d'une simple morale disant qu'il n'est pas bon de juger les autres... L'idée principale est le travail de Dieu en nous, c'est l'idée de la nouvelle naissance. Oui nous pouvons nous entraider afin de parvenir à vivre mieux, mais l'objectif principal est l'aide que nous pouvons apporter dans notre « montée vers Dieu ». « Soyons plein de bonté » dit Jésus. Voir la poutre dans son oeil ne signifie pas que nous soyons pires que ceux qui auraient de la paille dans un oeil, cela signifie que nous avons à commencer nous-mêmes le processus de guérison, à nous placer dans la lumière, à enlever bloc après bloc, par pans entiers, poutre après poutre, pour vivre de mieux en mieux comme des enfants de Dieu. Si nous sommes en train de guérir, nous saurons venir en aide à ceux qui connaissent des difficultés.
Frères et soeurs, vivrons-nous ainsi ? Amen, c'est vrai, nous le croyons et voulons vivre ainsi.