Chers frères et soeurs,
Nous avons entendu parmi les lectures du jour, une parabole de Jésus, celle des ouvriers de la première et de la dernière heure. Au catéchisme une catéchumène a résumé la parabole de la sorte. (Je complète un tout petit peu son histoire).
Ce sont des ouvriers qui se tiennent le matin devant le restaurant et mon père les voit et les embauche pour la journée. Il leur promet un billet de 50 € à la fin de la journée. Plus tard vers midi il en voit d'autres et leur demande aussi de venir travailler. Encore plus tard, vers 17h il en voit encore d'autres et il leur demande à eux aussi de venir travailler. Vers 8h, donc à 20h, il les appelle et leur donne à chacun le billet de 50 € convenu avec les premiers. Eh bien, disent les premiers qui ont travaillé toute la journée, c'est pas normal de faire comme ça ! Mais mon Père leur dit « Je fais comme je veux et tu te tais parce que je t'ai donné le billet convenu ».
C'est un bon résumé et de plus mes catéchumènes ont très vite compris qu'il s'agissait dans cette histoire non d'un commerçant parmi nous, mais qu'il s'agissait bien de Dieu et de nous. Dieu est le propriétaire et nous sommes ceux qui sont embauchés à toute heure du jour. Très bien pour le résumer, mais qu'est-ce que cela signifie ? Là ça devient plus difficile.
Mêler Dieu à une histoire d'argent, être payé alors que nous sommes censés être des bénévoles, le sujet semble du coup un peu périlleux. Et c'est une fausse piste.
Dieu est toujours le même pour chacun ! Proposait une autre... Certes, mais c'est un peu imprécis.
J'en profitais pour dire durant ce catéchisme que c'est aussi en cela que la Bible est passionnante, c'est qu'elle ne fait pas toujours les questions et les réponses. C'est ainsi qu'elle nous laisse notre liberté, qu'elle va chercher notre discernement, notre intelligence, notre personnalité pour que le sens vienne après un travail intellectuel; après tout un cheminement logique. C'est pour cette raison que nous sommes une Eglise et non une secte, car les textes ne nous demandent pas une soumission-capitulation, mais ils sont un appel à tout ce qui fait de nous des êtres libres et intelligents. Que l'esprit pétille, que l'intelligence cherche !
Je prolongeais mon questionnement durant le catéchisme pour poser une question fondamentale à mes catéchumènes. Nous nous demandons régulièrement qui est Dieu et comment on peut le rencontrer ?
Le chemin royal est celui qui passe « par les oreilles » c'est ainsi que je le disais à mes jeunes. Il est excessivement rare d'avoir une apparition ou de profiter d'une révélation extraordinaire. Le chemin, de très très loin le plus fréquent, est qu'une parole est lue - un passage de la Bible - et cette parole va à la rencontre de nos espoirs, elle rencontre aussi nos peurs, elle rencontre l'idée que nous nous faisons de la vie et de nous-mêmes, aussi nos sentiments d'échecs ou de culpabilité. Simultanément cette parole va poser des questions à notre intelligence, à notre culture, à notre logique. Par cela cette parole s'installe en nous, on se frotte à elle, un dialogue commence, elle résiste parfois à nos idées, elle nous entraîne là où on n'a pas forcément envie d'aller, elle est parfois différente des résumés que nous nous étions faits, parfois elle approfondit tellement une réflexion que nous sommes sidérés d'être à ce point compris, connus et guidés.
C'est en tout cela que Dieu « parle » et c'est aussi par ce processus que nous apprenons à prier, nous apprenons pour qui prier et que demander. C'est enfin pour cette raison que nous venons et revenons à la Bible et à ce culte rendu à Dieu car nous avons faim et soif de continuer cette relation qui nous aide tant. Cette parole qui nous rejoint au plus profond, celle parole qui va nous chercher, nous élève, nous rend vrais, il n'y a rien de plus important. Il fut une époque où les Protestants préférèrent les privations, les souffrances, les humiliations, la prison, les galères et même la mort plutôt que de renoncer à la liberté du culte tant ce dialogue avec Dieu était de première importance dans leur vie. Ce qui comptait, hier comme aujourd'hui, n'a jamais été ce qui se passe là-devant, mais quel Dieu se révèle si clairement, si fortement, si glorieusement en une parole. Cette parole est tellement importante que nous disons que ce n'est pas vivre que de vivre sans elle.
- Mais revenons à la parabole des ouvriers de la première et de la dernière heure.
Il s'en dégage
une règle d'égalité - les premiers comme les derniers touchent la même pièce d'argent - et Jésus conclut en disant « les derniers seront les premiers et ceux qui sont les premiers seront les derniers ». C'est clairement une règle d'égalité.
Martin Luther écrira une très belle phrase à ce sujet : «
Le Christ veut montrer par cette parabole comment il en va dans le royaume de Dieu, c’est-à-dire dans la chrétienté sur terre… Le premier pour Dieu est le dernier pour les hommes et le dernier pour Dieu est le premier pour les hommes. Personne n’est ou ne sera parvenu si haut qu’il n’ait à craindre d’être le plus bas de tous. Et au contraire personne n’est tombé si bas (ou ne pourrait y tomber) qui ne puisse espérer devenir le plus haut… »
Apparaissent ainsi la règle d'égalité mais aussi ce
mouvement des derniers vers les premiers et des premiers vers les derniers...
Il me semble que l'on pourrait penser que le déroulement de la journée de la parabole correspond au déroulement de la vie humaine. Dieu serait celui qui vient à des moments différents pour proposer d'entrer dans son travail, d'entrer en une fidélité, d'entrer à sa suite, de devenir disciple. La parabole du semeur signifie sans doute que la parole de Dieu est déversée sur nous en abondance et ce quel que soit le terrain. Il y a toujours abondance de la parole et c'est avec le temps que l'on voit ce qui germe durablement.
Il me semble que dans cette parabole la parole est destinée à être reçue à tous les âges de la vie, de l'enfance jusqu'à un âge avancé, et que ce qui est proposé est toujours de s'avancer, de répondre à l'appel de la foi. L'explication s'articule aisément avec la conclusion, le salaire est le même pour tous car dans la foi il n'y a pas de hiérarchie mais elle promet tout simplement une place à sa table, une place dans le royaume.
Dieu est bon et il fait ce qu'il veut...
C'est peut-être troublant ; pour nous aussi. Nous pensons sensiblement que plus nous sommes anciens, plus notre Eglise à de l'âge, plus nous prenons nous-mêmes de l'âge, et plus nous sommes légitimes. Oui nous le sommes mais pas plus que les nouveaux venus. Dieu appelle qui il veut, comme il le veut, pour un travail qu'il a décidé lui-même. Ce sont parfois des hommes et des femmes qui suscitent une oeuvre sociale, littéraire, spirituelle... Parfois ce sont de nouveaux mouvements, des militances qui se créent... parfois ce sont de nouvelles Eglises qui apparaissent... qui sont elles-mêmes renouvelées par d'autres surgissements...
Dieu est bon et il fait ce qu'il veut...
Si la journée de la parabole correspond à la vie humaine, cela signifie pour nous que l'appel de Dieu retentit quand nous sommes enfants, l'appel retentit quand nous sommes au catéchisme, quand nous sommes étudiants, quand nous fondons notre foyer, quand nous menons notre carrière professionnelle. Dieu vient sur la place du marché et nous adresse une parole quand nous approchons de la retraite, quand nous sommes à la retraite, puis quand nous avançons en âge. « Viens travailler pour moi ».
Dieu est bon et il fait ce qu'il veut...
Il y a bien là un mystère. Où faut-il se tenir pour que Dieu nous voit, qu'il vienne vers nous et nous engage à le suivre ? Mystère, réponses multiples, réponses partielles, nous n'en connaissons qu'un bout.
Dieu est bon et il fait ce qu'il veut...
Ne pas se tenir sur cette place c'est ne pas être vu, ne pas être embauché... Mais tout homme, toute femme sur la place, trouve un emploi, un travail, une responsabilité. Et la récompense est tout simplement de vivre de la foi, de vivre d'une présence, de vivre l'avant-goût puis la plénitude du royaume.
Dieu est bon et il fait ce qu'il veut...
Alors je me tourne vers les plus anciens, car ce sont eux qui dans l'histoire ne sont pas d'accord avec la manière de faire du maître de la parabole. Combien de temps aurons-nous travaillé à la gloire de Dieu, combien de temps aurons-nous vécu en service et fidélité ? Les premiers ne seront pas lésés, les derniers bénéficieront de toute la grâce de Dieu. Pourquoi se montre-t-il non seulement juste, mais étrangement bon ? Pourquoi ne reproche-t-il pas le temps perdu ? Mystère... Toujours est-il qu'il y a un moment où Dieu me voit, où je sais qu'il s'adresse à moi. Peut-être faut-il se rendre sur cette place, peut-être faut-il venir avec des questions, peut-être faut-il sortir de ses certitudes que l'on a chez soi à la maison et accepter d'aller à nouveau sur la place, dans le grouillement des opinions, se mettre à l'écoute de tout, se rendre disponible ?
Terminons par cette règle d'égalité. Le jeune conseiller presbytéral vaut autant qu'un ancien ! La jeune paroisse autant que celle qui serait millénaire ! Tout ce qui compte est d'entrer dans son royaume. Tout ce qui vaut c'est de se lever et d'aller, de répondre à son appel. Pourquoi maintenant, pourquoi pas hier, pourquoi pas dans 5 ans ?
Dieu est bon et il fait ce qu'il veut...
Frères et soeurs pour nous nous savons qu'il nous connaît par notre nom et chacun à sa manière s'est avancé pour entrer dans le travail, pour entrer dans la joie, pour travailler avec ses compagnons.
Frères et soeurs est-ce vrai ? Est-ce ainsi que nous voulons vivre ?
Amen, c'est vrai, nous le croyons et voulons vivre ainsi.