Chers amis,
En ce matin je voudrais dédicacer cette prédication à Sakineh Ashianasi cette femme iranienne , mère de deux enfants, accusée de meurtre et d'adultère. C'est aujourd'hui qu'elle devait être mise à mort: elle n'a reçu « que » 99 coups de fouets.
Cette femme devrait mise à mort au nom de Dieu, au nom d'une loi extraite et interprétée par des hommes. Quand j'ouvre ma Bible et que je lis ce récit de l'Evangile de Jean je me dis que toutes les religions ont un visage sanglant. Mais l'Evangile ne me révèle pas ce Dieu aveugle et despotique vers lequel hurlent aujourd'hui les mollahs iraniens avides de sang, il a un visage humain : c'est mon Sauveur, Jésus-Christ.
Pourtant à chaque fois que je relis cette histoire, je suis profondément choqué. Oui, je suis choqué dans les deux sens du terme : en tant que "bon chrétien professionnel" puisque je suis un pasteur qui essaie de respecter une certaine morale Oui, je suis choqué par ce pardon que Jésus accorde à une femme dont on ne connaît même pas le nom et qui ne fait même pas mine de se repentir ou de se convertir. Dietrich Bonhoeffer appellerait ça de la Grâce à bon marché.
Mais je suis aussi choqué en tant que croyant, en tant qu'homme adulte qui prétend avoir une relation de foi, de confiance avec Dieu.
Dieu peut-il toujours pardonner ? Comment faire pour aller et ne plus pécher ? Je suis choqué au sens positif du terme, c'est comme si ma foi qui ne demande qu'à ronronner doucement, bien au chaud dans ses petites certitudes, recevait un électrochoc pour la réveiller et m'interroger encore et toujours sur le mystère de l'amour de Dieu envers l'homme.
Car ce texte nous pose une question fondamentale pour notre foi et notre vie : sommes-nous nous aussi de ces condamnés à mort à cause de notre péché de créature, incapables d'être juste aux yeux de Dieu et ne méritant qu'un sort identique à cette femme iranienne ? Où vivons-nous uniquement de l'amour, de la grâce de Dieu qui nous libère du péché et de la mort ?
La parole finale du Christ "va et ne pèche plus !" nous condamne-t-elle à la répétition éternelle de nos actes ?
Le pardon n'est-il qu'un blabla dominical nous permettant de recommencer et de revenir indéfiniment nous faire pardonner ? Et si nous souhaitons pouvoir mener une autre vie, être capables de changer, sommes-nous enfermés dans un cercle vicieux, répétitif qui nous pousse à la mort ? Jésus-Christ a-t-il quelque pouvoir, est-il celui qui brise les cercles de la mort et qui nous ouvre des espaces de vie possibles ?
Car toute l'histoire de celle que l'on appelle "la femme adultère" est une histoire de libération.
Jésus va briser le cercle de la mort. Les scribes et les pharisiens forment un groupe compact et masculin qui isole Jésus de la foule et qui délimite un cercle autour de lui avec une femme au milieu.
L'ambiance est au lynchage collectif, comme dans les mauvais westerns.
Cette femme au milieu du cercle a été prise en flagrant délit d'adultère. Elle est là, pétrifiée au milieu du cercle, elle a été malmenée, brutalisée. Nous avons rappelé par les extraits de la Bible ce qu'il fallait effectivement faire ! C'est femme n'est plus une humaine, elle doit être une application juridique. Elle est devenue une femme-objet. Nous connaissons l'expression être « de la chair à canon », ici cette femme est de la simple « chair à cailloux » car les hommes qui l'ont amenée là pour être jugée se moquent de sa culpabilité ou de son innocence, ils se moquent de savoir s'ils vont la mettre à mort de manière barbare.
Et plus encore que l'application de la loi, ils se servent d'elle comme prétexte pour condamner Jésus et l'enfermer, lui aussi, dans le cercle de la mort. La femme est un prétexte à une question sur le savoir et le pouvoir pour condamner Jésus.
D'ailleurs, les "justiciers" placent immédiatement le débat sur le plan du savoir. Ils apostrophent Jésus, en lui disant : "Maître" alors que tout au long des Evangiles ils refusent de considérer Jésus comme un Maître, et voilà qu'ils l'invitent à un débat en tant que maître. Mais ce débat est un piège et une provocation car ils veulent pouvoir accuser Jésus d'après sa réponse.
Les Pharisiens veulent placer Jésus devant un paradoxe insurmontable pour lui, l'enfermer, lui aussi, dans le cercle de la mort. Car le piège est bien posé :
- Si Jésus refuse la lapidation et devient à son tour un hors la loi, quelqu'un qui justifie le péché et qui peut donc être tué par la foule assoiffée de sang.
- Si Jésus accepte la lapidation, il contredit tout son enseignement et devient comme les autres en approuvant les pharisiens dont il a toujours combattu l'interprétation de la loi. Ce sera une mort spirituelle. Jésus, c'est fini !
Car la loi dans cette histoire est complètement détournée de son sens. La loi ne sert pas simplement d'accusation menant à la condamnation. Il y a l'interprétation, le jugement, la mise en balance des faits et des témoignages. La loi ne doit jamais faire perdre de vue l'humanité des personnes et des situations.
« Et toi qu'en dis-tu ? » demandaient les pharisiens. Nous aussi nous aimerions avoir la réponse et l'approbation lorsque nous condamnons notre prochain. Oui il y a des gens qui s'approchent des pasteurs et leur disent « N'est-ce pas monsieur le pasteur, avec ces gens-là on ne peut pas... ils n'ont qu'à, etc. » Il arrive qu'on demande au pasteur de donner raison à la violence, d'approuver le jugement lapidaire...
« Et toi qu'en dis-tu ? » ...
Mais Jésus se tait. Dans cette histoire la parole humaine est tellement pervertie qu'elle ne sert plus à rien.
Alors il choisit un autre moyen de communication pour répondre à ses adversaires. Plutôt que d'employer la parole humaine pervertie, il préfère déplacer le débat sur un autre plan: il répond par l'Ecriture. Tout juif, devant cet homme écrivant sur la terre, se souvient des commandements écrits par le doigt de Dieu sur les tables de la loi en haut du Sinaï. (Exode 32,16).
Mais les Pharisiens font mine de ne pas comprendre et s'enferment encore plus dans le cercle de leur logique mortelle "et ils continuaient à le questionner".
Jésus réinjecte la conscience! Il rappelle à quel point nous sommes tous, vraiment tous, de chair et de sang. Il force à nous souvenir que nous sommes tous d'une même humanité: "Que celui qui est sans péché jette la première pierre". Devant Dieu il n'y a que des pécheurs, des hommes et des femmes, certes, coupables, mais des hommes et des femmes ayant besoin d'aide. C'est toute la différence. Nous avons besoin d'aide et la condamnation, même morale, n'est qu'une petite aide, presque toujours insuffisante.
Nous lisons souvent cette histoire dans nos bibles en disant "Oui, Jésus a bien attrapé les pharisiens" et puis nous refermons nos Bibles, tentés de dire : « Cela ne s'applique pas nous, bons chrétiens. Nous avons le droit de condamner ceux qui ne se comportent pas ou ne pensent pas comme nous. »
Jésus dit :« Va et ne pèche plus » est une invitation à emprunter un chemin. Liberté ! Nouvelle chance ! Nouveau départ. Avec le risque de pécher mais aussi avec toute la possibilité de mener une autre vie.
L'évangéliste relate cette histoire pour nous rappeler que nous aussi nous sommes les héros de ce drame. Nous sommes dans cette histoire ! Nous risquons d'être ces pharisiens figés dans leurs certitudes, nous risquons aussi d'être comme cette femme adultère, pardonnée, risquant, en nous relevant, de vivre la même chose ou de vivre une vie différente. Le pardon est donné et nous avons à décider de ce que nous en faisons...
Lapider c'est au sens propre, c'est Luc Ferry qui l'expliquait sur une chaîne de télévision, c'est enterrer jusqu'à la taille, couvrir la tête d'un sac et envoyer des pierres jusqu'à ce que le sang coule abondamment. Mais lapider c'est aussi envoyer des remarques pleines de fiel, bien senties, lancées du haut de ce que nous prenons pour une supériorité. Ces remarques exprimenent en fait la jalousie, le racisme, la xénophobie, etc. Ce qui sort de notre bouche ne doit pas appeler « bien » ce qui est « mal », mais toujours indiquer le chemin vers le bien, afin que la vraie vie soit possible.
Car comment continuer à vivre avec le poids de la honte, juste ou injuste ? Comment prendre le bon chemin avec les insultes qui pleuvent et le passé qui est continuellement ramené à la surface ? « Ah celle-là on l'appelle de tel surnom parce qu'autrefois il ou elle a fait ceci ou cela... » Il y a une justice pour juger, notre travail à nous et de nous souvenir de la fraternité et d'offrir la possibilité d'une vie commune recommencée sur une base meilleure.
Oui, le fondement de la foi chrétienne, c'est la conversion, se retourner sur son chemin et changer de direction. Inviter ensuite hommes et femmes à emprunter le même chemin. Oui, le Christ nous donne la possibilité de changer de chemin, de choisir une nouvelle vie en sachant que nous vivons sous le regard de Dieu, non pas un regard qui nous accuse mais le regard d'un père qui aime tous ses enfants et qui peuvent entendre : " "Moi non plus je ne condamne pas, va et ne pèche plus".
Frères et soeurs, vivrons-nous ainsi ?
« Amen, c'est vrai, nous le croyons et voulons vivre ainsi »