Chers frères et soeurs
C'est un épisode bien connu qui est proposé à notre méditation ce matin.
Saul, qui se fera appeler plus tard Paul, nous est familier. Nous le savons non seulement juif et instruit (on pense qu'il maîtrisait le grec et l'hébreu) mais il affirme aussi être citoyen romain (c'est donc un statut social et juridique exceptionnel pour un juif) et surtout il avait été formé dans l'une des écoles les plus cotées, auprès de Gamaliel. C'était un juif de tendance pharisienne, autrement dit il était de ceux qui prenaient le plus à coeur la Loi de Moïse, cette loi qui codifiait les pensées et les comportements jusque dans les moindres détails.
Les Pharisiens - critiqués par Jésus à cause de leurs excès et leur hypocrisie - ne se contentaient pas de quelques rites, de quelques passages au Temple ou d'un accord intelligemment politique avec la puissance occupante. Ils n'étaient pas tentés par la révolte et les assassinats comme l'étaient les Zélotes et les Pharisiens ne voulaient pas fuir ce monde comme le voulaient ceux qui, au coeur du désert, constituaient la communauté de Qumrân. Non, les Pharisiens nous ressemblent, ce sont des pratiquants prenant la religion à coeur.
Pour les Pharisiens de l'époque de Jésus c'est la Loi qui devait être au coeur de l'existence, la loi avec ses exigences, ses sévérités, son intransigeance et même sa violence !
C'est ainsi que Paul avait été choisi pour présider la mise à mort du premier martyr, Etienne. On suppose qu'il avait environ trente ans à ce moment-là. Nous savons par les récits néotestamentaires, qu'il est non seulement vif d'esprit, mais d'une énergie farouche.
Le récit du jour est le récit d'une conversion Ce récit commence avec une introduction qui nous fait froid dans le dos: « Saul, respirant encore la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur, se rendit chez le souverain sacrificateur... »
On a l'impression d'entendre une description de ce qui correspond aux plus farouches des intégristes de par le monde. Cela nous effraie tous car nous avons là une description de l'esprit qui peut animer les fanatiques de par le monde. La tentation des convaincus,des enivrés d'absolu, c'est aussi la violence. La violence ? Pire : la rage, le désir d'éradication, le désir de mort ! Le christianisme aussi, selon les moments de son histoire, est tombé dans ce travers si grave.
Mais c'est aussi l'occasion pour nous de redire que le christianisme est la religion de l'amour. « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » Plus tard Paul le persécuteur écrira : « Que votre douceur soit connue de tous les hommes ».
Face à la question légitime : « Comment amener quelqu'un à la foi ? » Constatons que c'est là l'oeuvre de l'Esprit Saint. Nous ne savons pas transmettre la foi, nous n'avons pas à convertir les gens mais à laisser l'Esprit oeuvrer. Cela autorise beaucoup d'actions et de témoignages, mais enlève l'illusion que nous pourrions faire ce qui en fait est l'oeuvre de l'Esprit. Ce texte nous montre l'erreur et l'impasse de l'usage de la violence. L'éclairage du texte du jour dira plutôt que la vérité s'impose d'elle-même.
Saul s'est donc converti. Opérer une conversion dans l'armée c'est faire demi-tour. Radicalement. 180°.C'est l'occasion de parler de la conversion religieuse.
Le premier niveau d'une religion peut simplement être défini par nos rites, nos pratiques et nos croyances. Chaque religion rend un culte à une divinité, nous avons, nous aussi, des habitudes autrefois vestimentaires ou alimentaires, nous avons bien un cercle de fréquentations et ces pratiques sont encadrées par des règles, des croyances sur la vie, le bien, le mal, Dieu et l'au-delà.
Le deuxième niveau est celui de la foi, quand ce qu'on dit, ce qu'on lit, ce qu'on fait rencontre l'intime. Ce que l'on croit n'est plus un énoncé du petit dictionnaire du protestantisme, mais rejoint ce qui est de l'ordre des convictions. C'est le sens le plus profond qui est atteint et y toucher c'est vibrer, c'est scandaliser, c'est espérer de tout son coeur et de son âme. Ce deuxième niveau est un face à face avec celui qui est le Christ. Cet homme ou cette femme dira « Vous vous trompez, je n'ai pas une simple opinion, je réponds à celui qui est le Christ, le Fils du Dieu vivant ». L'apôtre Paul ira jusqu'à dire cette phrase si osée : « Ce n'est plus moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi ».
Après le premier niveau des rites, des habitudes, de l'appartenance sociologie, de la pratique plus ou moins conforme, vient donc ce qui est vital, ce pour quoi l'on veut vivre en allant parfois jusqu'à accepter d'en mourir.
Mais il y a un troisième niveau qui souvent nous échappe. Etes-vous prêts à entendre quelque chose d'inhabituel ? Saul tombe de son cheval, il est terrassé. Le peintre Caravage l'a représenté sur le dos, pieds et mains en l'air. Il est tombé de tout son poids, ses mains ne saisissent plus rien. Il va capituler et c'est le Christ qui va triompher. Comment résister à l'ordre divin, comment résister au choix de Dieu ? Paul est à terre, terrassé, vaincu, pieds et jambes en l'air comme un nouveau-né qui commence à vivre, dont l'avenir est totalement ouvert. Jusqu'ici il avait été le jeune homme fort, sûrs de lui, impitoyable pour ceux qui étaient dans l'erreur. Il persécutait le Christ, et voici qu'à présent il lui faut entrer dans cette nouvelle naissance et comprendre le monde de la foi à partir de Jésus. Jésus mort et ressuscité.
Paul ne fait pas le choix personnel de se convertir au Christ, car l'appel, l'ordre, viennent de Dieu. Durant des jours il sera aveugle et muet. Il ne sait plus ni que croire ni que penser, ni d'ailleurs que dire, ni comment se comporter. Paul est confié à l'Eglise ! On le prend par la main pour qu'il aille chez Ananias. Tout ce qu'il pouvait faire était de prier intérieurement ! Ananias – figure de l'Eglise – l'accueille, l'Eglise par Ananias lui annonce l'Evangile, il est baptisé. « Je te dirai ce que tu dois faire » dit la voix lumineuse. Il est baptisé et catéchumène. Il doit tout apprendre, il doit surtout tout réapprendre.
Trois jours le sépareront de l'apparition du Christ durant lesquels ce persécuteur est renversé. Il doit quitter le chemin de la violence, mais surtout il doit à présent comprendre qui est le Christ, qui est le Dieu vivant...
Le travail de conversion se fait en lui. Il est non seulement vaincu, mais il réinterprète les Ecritures, il reprend toute la pelote des Ecritures, la déroule et l'enroule à nouveau. C'est le Christ qui est le fil rouge ! Tout est arrivé, tout a été écrit, tout a été développé pour aller au Christ lui-même. Trois jours pour comprendre cela, puis il fut baptisé, puis il se mit à enseigner. Stupéfaction et méfiance chez les chrétiens, stupéfaction et rage chez ses anciens coreligionnaires ! Les Juifs veulent le tuer, il fuit et on ne le retrouvera que quelques chapitres plus loin car pour le moment c'est le ministère de Pierre qui est encore au centre du récit des Actes des Apôtres.
Paul fuit. Où va-t-il ? Il dit avoir séjourné quelques années en Arabie. Nous ne savons pas très bien où mais c'est ensuite qu'il deviendra l'apôtre Paul. Trois jours pour se convertir, peut-être trois années pour étudier, comprendre, réinterpréter plus en profondeur. Ensuite il avancera avec la fougue que nous lui connaissons.
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Notre conclusion, frères et soeurs, sera à nouveau une interrogation. J'ai énoncé une foi sociologique, des rites, des habitudes, des croyances admises. Et je remercie sincèrement Dieu d'avoir pu grandir dans une Eglise, au sein d'une paroisse. Quelle chance de ne pas commencer à zéro et de pouvoir être confié à l'Eglise comme Saul a été confié à Ananias.
Dans un deuxième temps j'ai esquissé la force et la violence d'une conversion. Le Christ bouscule et convainc ! Le troisième temps est celui de la maturation... Tout est à reprendre, à digérer, à déconstruire et à reconstruire. Ce troisième point pointe du doigt vers la théologie mais c'est aussi l'itinéraire préconisé pour tout chrétien.
Nous pouvons être protestants du simple fait d'une appartenance sociologique, héritiers d'une identité donnée par les parents et de l'histoire de l'Eglise. Mais qu'en est-il de la rencontre avec le Christ, de la culture et l'engagement qui montre notre amour ?
Nous pouvons être protestants parce qu'il y a eu dans notre vie aussi, comme pour Saul, une « chute de cheval ». Comprenez la rencontre avec le Christ et que nous n'avons pas pu résister à celui qui est chemin, vérité et vie. Dieu n'est plus une notion ou une habitude, il nous a rencontrés dans l'intime et le secret. Quelque chose de fort s'est imposé à nous que la raison ne suffit pas à expliquer.
Mais il faut savoir parler d'autre chose que de la conversion. La foi n'est pas qu'un arrachement, elle est aussi un retour au monde, à ce qui le compose. De plus aimer Dieu c'est aussi l'aimer de toute son intelligence et de toutes ses forces ! Après la conversion viennent l'approfondissement et la culture théologique.
Si être protestant c'est construire sa vie à partir de l'intime, de la conviction, de l'espérance et du secret, ce Christ qui se révèle à nous change notre manière de penser et de vivre. Après la conversion il faut rester dans la lumière du Christ par l'étude de la Bible, par une culture qui s'approfondit. Il s'agit de déconstruire notre éducation, et surtout tout ce que véhicule comme lieux communs la société et les médias, pour reconstruire nos convictions à partir de cet événement-là. Tout examiner, étudier, approfondir et décider en fidélité et vérité au Christ. Le mariage et la sexualité, notre liberté comme nos responsabilités, la politique et l'honnêteté, l'argent et nos biens, nos peurs, nos espérances, nos ambitions, nos loisirs et nos emplois du temps ou la lecture, etc.
Mais ce troisième niveau peut simplement correspondre à quelqu'un qui lit, qui va à une conférence, qui suit une émission... où est alors l'événement de la rencontre avec le Christ ? Et qu'en est-il de la communauté, de l'Église, du don et de l'usage de ses talents ?
Pour finir
Bien entendu la tâche semble si immense ! Et d'ailleurs le chemin n'est pas fini car ayant étudié et mieux compris nous pratiquons toujours les rites et confessons le credo, mais de façon renouvelée. Ayant étudié, la compréhension du Christ s'approfondit encore. Le Christ auquel nous nous sommes convertis devient différent encore, plus lumineux. Large, haut, profond, comme l'amour de Dieu. Et si avons à nous convertir, nous avons ensuite à le suivre ! La foi et l'intelligence de la foi nous entraînent ! La fidélité ce n'est pas seulement faire ce qu'on a toujours fait, mais faire, au fur et à mesure que l'on comprend mieux, ce qui est juste et bon.
Parce que je suis pratiquant je me retrouve devant celui qui est le Christ. Étant devant le Christ dans mon église je comprends infiniment mieux les Ecritures. Comprenant les Ecritures, travaillant les Ecritures, je ne cesse de me convertir à une vérité qui prend de plus en plus les rênes de ma vie. Je me convertis à ce que je comprends de mieux en mieux. Mesdames ! c'est comme pour le tricot, il faut savoir défaire son travail et recommencer car à la lumière du Christ on voit les ratés des vies ! Avec ce qu'on a compris, le projet de vie, les pensées, les objectifs ne sont plus les mêmes.
Ces trois niveaux ce ne sont pas trois niveaux successifs mais trois niveaux que l'on fréquente en boucle, qu'on approfondit sans cesse durant la vie. C'est là la compréhension de nos Eglises Luthéro-réformées.
Nous sommes bien des enfants, des enfants de Dieu, et nous n'avons jamais fini de grandir...
Frères et soeurs, à nous de répondre, vivrons-nous ainsi ?
« Amen, c'est vrai, nous le croyons et voulons vivre ainsi. »