Le travail
Le thème de la journée annuelle de la Mission dans l’Industrie d’Alsace du Nord ici à Niederbronn-les- Bains est « les mutations de l’économie et de l’emploi en Alsace du Nord ». Quelle symbolique, en ces terres historiques de travail industriel et d’accueil thermal, de faire causer un catholique en ces terres si marquées par la présence protestante et l’esprit d’entreprise ! Et en plus en la fête de la Réformation… Merci Sylvie et Bruno !
---------------------------------
Evidemment le travail depuis la première révolution industrielle a bien changé. Pascale Salhani, Professeur de psychologie sociale à l’Université de Strasbourg, lors d’un récent colloque universitaire, indiquait les grandes fonctions de l’identité sociale par le travail. Quand il y a du travail, il procure un sentiment d’appartenance à la société et de pouvoir y apporter sa contribution. On sait bien que lorsqu’il vient à manquer, et qu’une personne est au chômage, son sentiment d’utilité défaille et le sens même de l’existence de cette personne peut vaciller.
Le sens que l’on donne au travail est lié à des valeurs qui viennent de l’extérieur (les conditions de travail) et de l’intérieur (le contenu du travail).
On distingue ainsi 4 ensemble de valeurs : la valorisation personnelle ; les relations aux autres et à la société ; la valeur du travail lui-même ; et les conditions de travail. Elles procurent un sentiment d’utilité et donnent sens à l’existence. Mais en même temps on le sait, et l’actualité le rappelle souvent, le travail peut aussi générer stress et souffrance, mettant en péril la vie même des personnes.
Ainsi le travail doit être respectueux de la dignité, liée à la caractéristique humaine : l’Homme, ni objet ni moyen, n’est pas qu’une force de production… L’entreprise elle-même est par conséquent plus qu’une société de capitaux, elle est aussi une société de personnes, comme le rappelle si justement l’enseignement social de l’Église (catholique).
Si le travail est d’abord un accès aux revenus et à l’autonomie des personnes, il est même temps sécurité de destin, bien malmenée aujourd’hui ! On constate une dissociation de plus en plus grande entre l’activité humaine et les conditions et procédures de production. Une récente enquête montre que les personnes les plus heureuses au travail, sont celles qui peuvent se réaliser soi-même en utilisant le maximum de leurs compétence et de leur potentiel, et qui peuvent ainsi le partager avec d’autres au sein de l’entreprise. C’est le don et le contre-don si souvent ignoré dans les évaluations et la reconnaissance professionnelles, comme la très bien montré Norbert Alter dans un récent ouvrage (Donner et prendre) poursuivant les travaux de Marcel Mauss.
Quand les tâches se spécialisent, les personnes sont cloisonnées dans des tâches répétitives et des séquences de production qui ne permettent plus la vision d’ensemble. Pour elles le travail ne fait plus sens, pour elles-mêmes et dans leurs relations aux autres. En plus, dans notre région, au sein même de nos familles, nous expérimentons la fragilisation des parcours professionnels au cours de la vie. La page d’Evangile choisie et proposée à notre méditation de ce dimanche, ne nous le montre-t-elle pas d’une certaine manière. Un Père, deux fils, avec deux parcours professionnels pour le moins contrastés : tous les deux héritiers, mais un se risque dans le monde, alors que l’autre joue l’assurance au domicile familial.
La parabole
Comme l’indiquait Mgr Albert Rouet, archevêque de Poitiers, à l’occasion des Assises des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens en 2004, à propos de cette parabole, les anciens avaient une liberté d'esprit extraordinaire. Un courant, minoritaire certes, mais intéressant, qui assimile le fils perdu de la parabole, au Christ. N'est-il pas parti au loin, dans des lieux d'horreur et de mort, c'est-à-dire tout simplement chez nous ? Ce Fils, finalement, est ressuscité par son Père. Cette image du Père accueillant son fils dans ses bras, nous la voyons chez Rembrandt, et chez bien d'autres peintres. Ces représentations de notre culture font porter sur le père notre propre conception de la miséricorde. Cette lecture, uniquement interpersonnelle de la parabole, nous laisse penser que la réconciliation est une histoire émotive, une question d'affectivité. Mais la figure du père, dans la parabole, subit deux modifications.
Le père change de place
La première est bien connue : le fils cherche un employeur. Il n'a plus rien à manger. Alors qu'il ne se sent plus digne d'être fils, il acceptera d'être domestique... Le père est amené non seulement à accueillir son enfant, mais avant cela, à violer la cet homme une double complicité : celle d'avoir remis à un fils une part de l'héritage (1/3 comme puiné) et surtout celle d'avoir désobéi à l’exigence du Deutéronome qui demandait qu'un père dénonce aux anciens un fils coupable de prévarication et d'inconduite. Le père n'est pas simplement celui qui accueille, il est celui qui se compromet avec un fils perdu. Il est celui qui a changé de place autant que son fils a bougé en partant. Il n'y a pas de réconciliation sans que les deux bougent.
L'entière restauration d'une maison
L'autre modification de la figure du père le situe en tiers. Voilà une petite entreprise familiale, probablement agricole, qui d'un seul coup vient de se voir amputée du tiers de son capital. Voilà que les serviteurs doivent faire bonne figure et recevoir à bras ouverts celui qui a probablement mis en péril l'entreprise familiale, pour son seul bénéfice égoïste. C'est pourquoi dans le texte, le père ne répond rien à son fils parti. C'est aux serviteurs qu'il parle. Ce sont eux qu'il faut apprivoiser maintenant, à qui il faut faire comprendre que « le perdu est retrouvé, que le mort est ressuscité, que le parti est revenu » et qu'il doit être accueilli comme un enfant et comme un fils. C'est probablement un travail plus difficile pour lui.
Voilà pourquoi c'est à eux qu'il demande de participer à la restauration du fils : « Tuez le veau gras, préparez l'anneau, la robe blanche, les sandales... » Eux vont préparer la fête. Ils sont conduits par le père à participer à la réconciliation entre un homme et son fils de manière qu'elle devienne l'entière restauration d'une maison. Entre l'humaniste et le croyant, la différence est la qualité du tiers. Car dans la réconciliation, le tiers ne s'appuie pas sur une théorie humaniste. Il faut que la réconciliation passe par des médiations, par la structure de cette maison où vivent un maître, deux enfants qui vont hériter, et des serviteurs. Le père respecte cette organisation. Le tiers rend objective une situation et, en l'objectivant, il la rend humaine. Le père est également tiers entre les deux frères. Vous avez remarqué combien l'aîné répugne à dire, « Mon frère » : « C'est ton fils, dont tu fais maintenant ce que bon te semble. » Il n'a pas compris, lui, qu'ayant tout (« Mon fils tout ce qui est à moi est à toi », lui répond son père), il devrait avoir, comme le père, la même générosité. Incapable de sortir du monde dans lequel il est, incapable de bouger... Il n'est même pas assez libre pour partir, quelle qu'en soit son envie, sa volonté ou sa force. La parabole terrible s'achève sans conclusion, sur cet homme à la porte, qui ne pourra jamais arriver au repas de la fête que s'il accepte de dire « Mon frère ».
Vous êtes en tiers
Au terme de cet échange vous souhaiteriez peut-être pouvoir repartir en sachant comment appliquer demain matin cette réconciliation. Que vous dit cette parabole ? Comment entendre la réconciliation ? Justement, ne l'entendez pas affectivement. Elle dit : « Il était mort, il est vivant. » C'est cette parole fondatrice que redit cette parabole : « Et Dieu vit que cela était bon... » Il est bon que tu vives, il est bon que tu participes à l'humanité. Pour la réalisation de cette humanité où seule la voix paternelle profère ce que nous ne pouvons pas dire à nous-mêmes, vous êtes en tiers, témoin de Celui qui, dès la création, lance l'Alliance entre l'humanité et Lui. En tiers, pris entre les exigences de votre vie professionnelle et familiale, et de l'autre côté, cette humanité qu'il s'agit de faire advenir, de faire naître, cette masse humaine à laquelle nous, comme chrétiens, nous sommes chargés de dire « il est bon que tu vives, il est bon que tu sois là », à un moment où la hantise de trop d'esprits agite la peur qu'il y ait trop d'hommes. Le vrai travail de la réconciliation est que cet homme organise la marche de sa maison pour réintroduire son enfant. Travail de réinsertion autant que d'accueil. Vous avez, chacun comme il peut, dans les contradictions de ce monde, dans ces contraintes qui pèsent sur vous, vous avez cette capacité d'organiser l'accueil d'humanité et de vie, là où vous êtes. Ce n'est pas de l'affectivité, c'est de la responsabilité. L'eucharistie, la sainte cène, comme partage de la parole et du pain, et que nous célébrons régulièrement, nous brûle, parce qu'elle célèbre non pas le monde qui est là, elle célèbre le monde que nous attendons, elle célèbre le monde à venir, elle célèbre le Royaume ; elle célèbre l'Espérance inouïe de Dieu sur cette terre, par nous ; elle célèbre ce que nous ne vivons pas, pour nous donner le feu, l'ardeur, l'élan, l'exigence de le vivre jour après jour, humblement, modestement, pas à pas, goutte à goutte.
L'eucharistie, la sainte cène, comme partage de la parole et du pain, et que nous célébrons régulièrement, nous réconcilie avec une histoire impossible, mais dans laquelle nous devons dire : « Il est bon que tu vives, il est bon que tu sois là, entre dans la joie de ton père. » L’enfant parti au loin est rétabli dans sa dignité de fils. L’enfant resté à la maison est invité à le reconnaître comme son frère, donc fils lui aussi du même père. N’est-ce pas ce qui nous caractérise : frères et sœurs en Jésus Christ, enfants du même Père… Notre Père…
Marc Feix