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Message du Président Jean-François Collange

"Vivre et annoncer une heureuse nouvelle."

Consistoire Supérieur – samedi 20 mars 2010 - Strasbourg

 

Nous approchons de Pâques et cela doit nous rappeler plus que jamais ce que, en langage actuel, certes un peu prétentieux, on appelle "coeur de métier" ; de ce qui pour nous est vraiment essentiel. Il faut en effet le dire et le redire : perdus que nous sommes souvent dans nos activités, nous sommes tentés de tomber soit dans la fièvre de l'activisme, soit de nous perdre dans les labyrinthes qui guettent la mise en chantier de toute action, au risque d'en masquer le véritable objectif. Nous mêmes, ici-même, et, peut-être dans nos paroisses, sommes souvent débordés (c'est, je pense, le mot juste - comme un cours d'eau qui sort de son lit, menacé de tourbillonner au lieu de profondément et calmement irriguer le terrain qu'il lui est donné de féconder).

Aussi, convient-il, ici et maintenant, avant d'évoquer l'une et l'autre pistes ouvertes devant nous (car le temps passe et nous ne pouvons pas non plus faire du surplace), de poser deux points de repère nécessaires :

  • rappeler (nous rappeler) sans cesse ce pour quoi nous sommes là en tant qu'Eglise, avoir sans cesse en tête l'axe fondamental qui doit guider nos réflexions et nos actions ;

  • faire le point sur l'état d'avancement des principales pistes évoquées lors de nos dernières
    rencontres (17 octobre et 14-15 novembre derniers, voire Consistoire Supérieur de l'an dernier).
    Au demeurant, il est du devoir du Président de rendre des comptes sur ce qui est entrepris par notre Union d'Eglises.


Dans son dernier rapport, Jean-Paul Delevoy - médiateur de la République depuis 2004, arrivé au terme de son mandat - confesse : « Je suis inquiet car je perçois (...) une société qui se fragmente, où le chacun pour soi remplace l'envie de vivre ensemble, où l'on devient de plus en plus consommateur de République plutôt que citoyen. Cette société est en outre en grande tension nerveuse, comme si elle était fatiguée psychiquement » (Le Monde 22.02.10). Acceptons ce diagnostic général, appuyé sur une longue et profonde expérience et répondant, malgré les réserves qu'on pourrait y apporter, largement à notre expérience commune.

C'est donc sur cette toile de fond actuelle, dans ce contexte qui est notre contexte - notre monde et notre vie - qu'il s'agit de toujours recentrer nos actions sur l'essentiel. Car, malgré bien des apparences, nous avons une réelle fonction à exercer dans la situation actuelle.
Oui, nous avons une réelle fonction (une mission !) à exercer au sein du monde d'aujourd'hui. En termes traditionnels, légèrement actualisés toutefois, on parlera de "vivre et annoncer l'heureuse nouvelle de l'Evangile". Mais s'il fallait traduire plus encore, il faudrait dire qu'il ne convient pas de s'extraire du monde, de ses soucis et de ses difficultés, mais - à la lumière de Pâques rayonnant, sans la supprimer, à travers même l'agonie de Gethsémané - vivre et dire à temps et contretemps que le monde et l'avenir ne sont pas abandonnés, que notre destin n'est pas celui de la désillusion, de la fragmentation et du chacun pour soi, mais qu'un bonheur commun est à portée de main, heureuse nouvelle à portée de vie et d'évangile.

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Lors du récent rassemblement missionnaire de l'inspection de la Petite Pierre (Sarralbe, 27-28 février) réunissant (dans la tempête) plusieurs centaines de personnes autour du thème "L'effet papillon... nos gestes en marche", j'ai été conduit - sur une suggestion d'ailleurs de J.-J. Bonsirven - à convaincre l'assistance qu'elle était composée de... papillons. Car "l'effet papillon" maintenant bien connu (un battement d'aile de papillon chez nous peut avoir des effets catastrophiques en Australie) peut aussi être lu et compris de manière positive : un geste de compassion ici, de comportement éthique et responsable, de solidarité - si petit soit-il, un battement d'aile - peut avoir des conséquences réelles et fortes à l'autre bout du monde. Les papillons chez nous (à part la "réserve" de Ribeauvillé évidemment) m'ont l'air d'être de moins en moins nombreux ; ils se font rares. Les chrétiens peut-être aussi, d'où bien des tendances au pessimisme et au découragement non seulement dans la société en général, mais au sein des Eglises en particulier. Le message que nous apporte toutefois la réalité "effet papillon" n'est pas seulement angoissant et négatif. Comme l'événement de Pâques venant en surimpression sur celui de Golgotha, il nous indique qu'il suffit d'un Souffle pour faire basculer le sort même du monde. Message qu'a repris d'ailleurs - ce fameux 28 février à Sarralbe - le député Emile Blessig dans les quelques mots adressés à l'assistance : les défis aujourd'hui sont si gigantesques que l'homme politique se sent souvent dépassé et désorienté. Le politique et l'économie, si importants soient-ils, ne suffiront pas à résoudre les problèmes ; il faut qu'on s'y mettent tous et que chacun, pour sa propre part, retrousse ses manches et prenne ses responsabilités.

Message reçu 5 sur 5 : nous ne sommes que des papillons, mais papillons nous sommes néanmoins, ... sortis de notre chrysalide par la force de l'Evangile et portés par son Souffle.

On me permettra ici de passer de l'évocation du papillon (et de Pâques) à une rapide réflexion sur la chrysalide, sur ce phénomène étrange qui permet à une chenille rampante de se retrouver battant des ailes et portée par le vent. De l'une à l'autre, il y a à la fois continuité et renouvellement complet, métamorphose. Récemment, le philosophe Edgar Morin, père - entre autres choses - de la fameuse expression "politique de civilisation" a pu esquisser les linéaments d'un futur possible de l'humanité entre catastrophisme apocalyptique et triomphalisme radieux, celui justement d'une métamorphose, du passage graduel et mystérieux d'un état à un autre, de comportements donnés, de manières de penser et de vivre à d'autres comportements et d'autres manières de penser et de vivre. Il ignorait que le terme même de "métamorphose" était employé dans le Nouveau Testament pour désigner le renouvellement de l'être produit par la foi chrétienne d'une part (Rom.12,2; 2Co 3,18.), la transfiguration du Christ sur la montagne d'autre part (Matthieu 17,2 ; Mc 9,2).
Or, pour beaucoup d'exégètes, ce récit de la transfiguration (il serait plus exact de parler de la métamorphose du Christ) serait la projection dans la vie de Jésus d'un récit d'apparition post-pascale, comme une anticipation (juste avant la Passion) de ce qui allait se passer après Pâques. Mais peu importe ce point précis ! Ce qui compte, c'est de comprendre que la foi dans la résurrection - Pâques ! - n'est pas quelque chose de lointain et de superficiel, mais implique des changements, des "métamorphoses" en profondeur, dont notre monde a plus que jamais besoin.


C'est donc dans cette perspective qu'il faut situer le travail de notre CASPE, appelant à trouver de nouvelles formes de vie et à les décliner de façon "toute simple". Ce travail, annoncé ici-même le 17 octobre, a trouvé corps dans l'opuscule portant le titre Vivre tout simplement, ouvrant à un programme qui n'est pas destiné à une seule saison, mais doit nous accompagner et nous guider pour les temps qui viennent.
C'est ce dont témoigne, modestement certes, mais non moins réellement - pourquoi le taire?- la collecte de quelques 100 000 euros réalisée par le service missionnaire en faveur d'Haïti, qui viendront abonder le fonds constitué par la FPF et le Defap pour venir en aide à la population haïtienne, notamment à travers les réseaux protestants sur place.

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Vivre et annoncer une heureuse nouvelle. Un bonheur commun est à portée de main parce que, en Jésus- Christ, Dieu lui-même se rend solidaire des humains et leur ouvre le chemin d'un avenir qui n'est pas de malheur, mais de justice et de paix, de vrai bonheur.
Ce bonheur n'est pas de pacotille, il ne peut être acheté dans quelque super- ou hypermarché ; on n'en trouvera pas la recette dans les pages roses ou couleur bonbon de tel magazine à la mode. C'est pourtant un vrai bonheur qui concerne la matérialité même de l'existence. Voyez comme a vécu Jésus, présent et agissant aux noces de Cana, lui dont on a pu dire « le Fils de l'homme est venu, il mange et boit... c'est un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d'impôts et des pécheurs » (Matthieu 11,18s) ! Ce bonheur est celui qui sourd des béatitudes, par-delà le malheur, la fragmentation, les pleurs et le désespoir : heureux les pauvres de l'esprit, les désemparés, ceux qui ne savent pas déjà tout mais sont prêts à se mettre avec le Christ à l'ouvrage.

Ce bonheur, enfin, n'est pas appelé à être vécu solitairement, mais solidairement. Les Béatitudes ne
disent pas : Heureuse la personne pauvre qui pleure, qui a faim et soif de justice etc., mais bien Heureux les pauvres, les attristés... (au pluriel !). Il y a là une réponse à l'inquiétude exprimée par J.-P. Delevoy : c'est contre la fragmentation et le chacun pour soi qu'en Eglise, communautairement, collectivement, il convient de réagir et d'agir. Même si la solitude peut être parfois bonne et nécessaire, nous, être humains, sommes - Aristote l'avait bien compris - des "animaux politiques", des êtres de relations appelés à vivre en société. L'avenir sera donc solidaire ou ne sera pas. L'Eglise, pour sa part, levain dans la pâte, se doit d'être un des modèles possibles de cette solidarité là.

C'est un peu ce qu'à sa manière a voulu montrer et réaliser "Protestants en fête" à la fin du mois d'octobre. Et c'est ce que nous voulons mieux communiquer encore et mieux vivre et continuer à vivre en mettant désormais en place, régulièrement, une "semaine du protestantisme". Nous aurons l'occasion de revenir sur ces deux questions au cours de la journée.
J'évoquais en commençant la nécessité de tracer une continuité entre nos différentes entreprises. C'est dans ce sens que je voudrais encore revenir en quelques mots sur deux chantiers importants.
Le premier concerne, sur le plan institutionnel, l'achèvement de l'union EPCAAL-EPRAL. En effet, lors de la constitution de l'UEPAL, devant les difficultés à mettre sur pied une caisse commune, nous avons préféré ne pas perdre trop de temps à cet aspect des choses. L'Union a donc été fondée politiquement, juridiquement et concrètement. Les problèmes financiers sont toutefois tenaces ; mis de côté un certain temps, ils ne cessent de resurgir de façon parfois irritante. Tout semble toutefois maintenant en place pour arriver à une solution satisfaisante. Un groupe de travail mixte – sous la responsabilité de Jean-Brice de Turckheim – est à l'oeuvre et nous pouvons avoir des espoirs raisonnables pour un aboutissement favorable d'ici la fin de l'année 2010.

Par ailleurs, il convient de revenir au thème abordé l'an dernier "Prière, guérison et accompagnement des malades" et faire le lien avec notre actuelle réflexion sur la diaconie.

La réflexion menée en mars dernier, et la diffusion du dossier qui en rendait compte, a été unanimement louée ; mais quelles en ont été les conséquences concrètes ? La rapide enquête menée à ce sujet par Guy-Pierre Geiger, principal responsable - à la tête de la Commission de théologie et de mission - n'est pas très encourageante. Il nous en dira un mot dans un instant. Du moins directement. Si, en effet, on prend un peu de champ, on peut évoquer les perspectives suivantes :
 
  • nécessité d'avoir initiatives et suivi proprement théologiques. Il nous faudra donc, au sein de
    l'UEPAL, mettre résolument en place une commission de théologie ; selon le cas, j'aurai encore l'occasion de développer ce point - peut-être lors de l'Assermblée de l'Union de juin. Contrairement à une idée trop répandue l'évolution ne s'est pas faite (ne se fait pas !) seulement ou essentiellement dans le sens de la sélection du plus beau et du plus fort.
    Divers travaux d'éthologie animale (dont ceux de Franz de Waal) montrent que résistent mieux à certaines contraintes les groupes d'animaux où la solidarité et le sens de l'espèce dominent et non pas l'inverse...

  •  nécessité de renforcer la "transversalité" dans nos réflexions et actions ; exigence à laquelle nous essayons de répondre par la nouvelle constitution des commissions et des services de l'Union (bien mise en place maintenant, mais à parachever encore) comme par la recherche d'un secrétaire général chargé justement de la bonne marche du flux constant de cohérence censé irriguer notre vie ecclésiale. A ce jour trois candidatures intéressantes se sont manifestées, sur lesquelles leConseil de l'Union devra prochainement se prononcer.

  •  nécessité de réfléchir sur l'évolution globale des problèmes de santé dans notre société et de leur implication pour la foi et la vie ecclésiale ; la nouvelle forme de la commission AMSR et du service correspondant devront prendre en compte cette problématique élargie ;· la diaconie, sujet de réflexion "synodale" mené en commun au sein de la CPLR cette année, vient prendre le relais avec bonheur de cette réflexion.

 
Je m'explique. Il y a maintenant un demi-siècle déjà, le philosophe internationalement connu (par ailleurs protestant) Paul Ricoeur proposait de distinguer dans la mise en oeuvre de l'amitié, de l'amour ou de la solidarité entre "relations courtes" et "relations longues", entre le "socius" et le "prochain". Le prochain en effet c'est la personne avec laquelle je suis en contact immédiat, en "relation courte", qu'il me faut aimer et secourir, un peu à la manière de l'ami, de l'amant, du frère ou du Bon Samaritain. Mais, dans le monde moderne, cette "charité" de proximité est insuffisante. La mise en place de dispositifs plus sociaux, plus structurés, plus "longs" est tout aussi nécessaire à la réalisation de l'amour du prochain ou de la solidarité. D'où la nécessité d'institutions - et leur financement ! - comme les assurances ou la sécurité sociale, etc... La foi n'est rien si elle ne se traduit pas par des oeuvres, insistait déjà l'apôtre Jacques. Mais ces oeuvres ne sont pas réduites aux relations courtes et au contact avec le prochain proche. Elles prennent aussi le chemin des relations longues et du "socius", du prochain social. C'est exactement ce que l'Eglise n'a cessé de faire tout au long des siècles, en prenant en charge, selon les époques, certains besoins sociaux, l'instruction ou la santé. Telle est l'histoire de la diaconie ecclésiale. Telles sont les formes de cette même histoire qu'il nous faut assumer, soutenir, vivifier, voire renouveler aujourd'hui. J'évoque pourtant cette tâche nécessaire dans le prolongement même de notre réflexion sur la prière, la guérison et l'accompagnement des malades, parce que nous n'avons peut être pas assez dit l'an dernier que la prise en charge de la misère et de la maladie n'était pas qu'une affaire de proximité, de prières ou de gestes touchant directement le malade. Certes, ceux-ci sont importants, nécessaires mêmes dans leur registre ; ils ne sauraient toujours suffire, et la mise en place de structures ou de médiations permettant le développement de relations longues est tout aussi décisif. C'est ainsi que se construit la diaconie, l'action de l'Eglise exprimant combien la foi s'incarne par l'amour : construire ou aider à construire des institutions qui accueillent la souffrance d'autrui et la soulage en permettant aussi l'accueil, la parole, l'échange et le contact.
 
Tel est notre défi : comment donner visage "chrétien" ("humain") au travail accompli dans nos IOM (Institution, OEuvres et Mouvements) ? Comment exprimer, dans les lieux d'Eglise de base la proximité et la solidarité humaine engendrées par l'heureuse nouvelle de l'Evangile. La toute récente initiative gouvernementale, consistant à instaurer un service civique permettra-t-elle de renverser le "chacun pour soi" dénoncé en commençant ? L'institution "Visa-année diaconale" saura-t-elle, pour notre part, s'en saisir et permettre un renforcement du témoignage évangélique ? C'est notamment ce que nous sommes conviés à préciser dans les travaux de groupes qui structureront la journée.Il ne nous reste donc plus, Dieu aidant, qu'à nous mettre à l'oeuvre.

Je vous remercie.

Jean-François Collange



Rédigé par Bruno Holcroft le Mercredi 31 Mars 2010
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