Chers frères et soeurs
Dans bien des milieux l'on rêve du grand jour où l'ordre établi sera renversé. Le grand jour, ou le grand soir, faisant basculer le monde. Le grand moment révolutionnaire où d'autres valeurs seront triomphantes. Le grand jour lors duquel le monde ne sera plus le monde avec sa connotation négative, mais un règne de paix, de justice, etc.
Évidemment ce qui soulève l'espoir des uns fait carrément peur aux autres. Nous avons beaucoup à craindre d'un renversement de valeurs ou d'une nouvelle justice instituée par des hommes. Bien des envahisseurs sont venus pour apporter, disaient-ils, « la liberté ».
Quand sera-ce ce grand jour ? Demandent les pharisiens à Jésus. Les pharisiens, ces juifs stricts, sérieux, des croyants intègres qui souffrent de ne pas voir le monde ressembler à l'idéal qu'ils portent en eux. Nous ne savons pas si leur question est sincère... Etait-ce pour eux une manière de prêcher la sévérité, l'impitoyable justice de Dieu s'abattant sur les infidèles et les tièdes ? Etait-ce un piège pour Jésus ? Ou étaient-ils simplement dans l'attente profonde, dans un début de prise de conscience qu'ils ne pouvaient pas atteindre la pureté par l'observation des centaines de lois et que la justice resterait hors de leur portée ?
Espéraient-ils qu'un homme allait réaliser leur espérance, pensaient-ils en un lieu, Jérusalem par exemple, pour que la justice divine se manifeste de manière éclatante ? Difficile de trancher.
En tout cas l'espérance d'un grand soir n'est pas venue toute seule, car dès le départ le peuple d'Israël fut un peuple qui vécu plusieurs « grands soirs ».
- Des étapes qui sont inscrites dans la conscience du peuple par exemple le jour où ils ont quitté l'Egypte par le don de la liberté ! Vivre libre ! Vivre libre !
- Le grand jour lors duquel les dix commandements ont été donnés au peuple. Le chemin est tracé, vivre selon les lois de Dieu c'est vivre vraiment !
- Le grand jour de la royauté de David et de Salomon. Etre, non pas un roitelet, mais diriger un royaume, avec une richesse, une gloire, une beauté que le monde entier leur envierait.
En élargissant les horizons, en allant plus loin que l'histoire d'Israël, l'histoire du monde nous enseigne, on y trouve de ces grands soirs évoqués.
- Nous venons de rappeler l'histoire d' Israël, mais les hommes ont toujours cherché un pays pour s'installer, prendre un nouveau départ. Souvenons-nous des Européens qui ont cherché aux Etats-Unis un pays de liberté religieuse, de liberté démocratique. Quel grand jour que ce jour où ils ont accosté et qu'ils sont partis fonder une nouvelle patrie. Ils sont encore aujourd'hui porteurs de cet élan initial
- Le grand jour de la chute du mur de Berlin
- Le grand jour de la fin de l'apartheid
- Et ce grand jour que nous appelons la victoire de Martin Luther, le jour de la réformation !
- Et ce grand jour, religieux encore, vécu par vous et moi lors duquel nous avons choisi de vivre une vie de foi, hors de la banale répétition des rites et de la religiosité ambiante.
Comme vous le constatez l'histoire est remplie de grands jours vécus comme des commencements, des accomplissements.
Et Jésus que voulait-il dire ? Quel sera ce grand jour ? Ce grand, jour dirait Jésus, ce n'est pas une célébration de 10 000 personnes au Zénith à Strasbourg. Et pourtant nous avons aimé cette fête et nous nous donnerons rendez-vous dans quatre ans à Lyon ou Montpellier ! Mais le grand jour ce n'est pas tel évangéliste qui passe, tel président nouvellement élu, telle nouvelle Eglise surgissant dans la société !
Le grand jour... en fait Jésus pointera
deux grands jours. D'abord le grand jour sera l'irruption soudaine de Dieu et personne ne verra rien venir.
L'autre grand jour, il le laisse entendre, c'est sa présence parmi les hommes. Le grand jour à vivre d'ores et déjà, consiste à comprendre que Jésus venant vivre et enseigner parmi les hommes, c'est Dieu lui-même qui se tient au milieu de nous. En attendant l'irruption brutale de Dieu, l'Evangile est comme une plante à croissance silencieuse. La semence est en train d'être semée, elle est au milieu de nous, elle est en nous. Elle fait son oeuvre, son chemin.
Le grand jour – le règne de Dieu – est partout où Jésus s'approche et son oeuvre n'est pas du domaine de ce qui est visible, mais de l'ordre du discret, de l'intime, du secret.
La nature humaine voudrait sans doute des étapes dans l'histoire, de grands et de beaux bâtiments, une bonne organisation, une structure, une logique, une discipline. La réponse de Jésus indique une intériorité, un secret à découvrir. Où Dieu se trouve-t-il ? Le royaume de Dieu est au milieu de nous. Le royaume est là où circule Jésus, le royaume est là où l'on reçoit ses paroles, le royaume est là où l'on vit de ce qu'il nous donne. Et nul ne peut nous l'enlever.
Et l'autre grand jour, l'aboutissement, la révélation et la fin quand viendra-t-il ? Les hommes et les femmes vivront, achèteront, planteront, ils se marieront, et brusquement ce sera la fin. C'est dit dans la suite de notre péricope. Pas de date, pas de lieu, pas d'inquiétude non plus car nul ne connaît ni le jour ni l'heure.
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Frères et soeurs nous prions chaque dimanche, par la prière enseignée par Jésus, « Que ton règne vienne... » Nous avons évoqué la souffrance de ce monde par nos prières, nous nous sommes également placés dans la tension de l'espérance. Le royaume de Dieu est une utopie, c'est un idéal hors de portée dans sa plénitude, mais un idéal qui nous propulse en avant dans sa recherche, dans la volonté que la vie sur terre corresponde à la beauté et à l'amour de Dieu.
« Le royaume est au milieu de vous » dit Jésus. C'est pour nous l'affirmation que Dieu est présent en Jésus, que tout ce qui est promis, expliqué et vécu, se trouve et se retrouve quand nous parlons de Jésus, quand nous rappelons son oeuvre, quand nous agissons en son nom.
Impossible de rêver, impossible de vouloir enfin établir une vie ou une Eglise sans le constat des limites, des contradictions et, disons-le, des péchés. Une distance importante séparera toujours ce que nous tentons de faire, ce qui nous anime, du but ultime et parfait. Un idéal est un but, il reste toujours un horizon, jamais un royaume atteint.
Ce constat ne se veut pas tristesse. Beaucoup de réalités sont à vivre, valent notre engagement et notre ferveur.
Etre en paix, être animé d'un idéal, savoir se réconcilier, élever ses pensées, travailler à la fraternité, vouloir toujours une meilleure justice. « Le grand jour » est le jour qui commence aujourd'hui, c'est le jour qui commencera demain quand patiemment, nous nous confierons en lui pour le travail et le repos. Et s'il se fait un travail secret, si une semence a été plantée, si la plante de l'Evangile est en train de grandir en nous, nous nous en réjouirons, nous fiant à lui, le priant de poursuivre son oeuvre afin que tout le travail du jour, nos responsabilités comme nos peines, se déroulent dans la conscience de la grande oeuvre à laquelle nous participons. Nous sommes en train d'être sauvés.
Non, le chemin de la foi ne consiste pas à suivre des centaines de prescriptions religieuses.
Le chemin de la foi n'est pas de vivre l'angoisse d'une fin du monde.
Le chemin de la foi n'est pas de survolariser nos tentatives et nos réalités.
Le chemin de la foi est de vivre dans cette intimité et amitié avec le maître car nous avons vu l'aube du « grand jour » se lever.
Amen, c'est vrai, nous le croyons et voulons vivre ainsi.